Se masturber, est-ce tromper ?


 Aujourd’hui acceptée, voire revendiquée, la masturbation continue de rester taboue dans le couple. Les femmes, notamment, ne comprennent pas que leur partenaire s’y adonne, et le vivent comme une perte de désir à leur égard. Paradoxe : tout le monde, ou presque, l’a déjà pratiquée. Enquête sur une grande inconnue, si familière pourtant…

Marianne, 37 ans, se souvient encore de ce matin-là. Croyant son compagnon endormi, elle est entrée dans la chambre sur la pointe des pieds et l’a découvert en train de se masturber. « C’était horrible. J’ai tourné les talons sans qu’il me voie. J’étais dégoûtée, effondrée, je me suis sentie trahie. Pendant des semaines, je me suis posé des milliers de questions. Qu’est-ce qui n’allait pas chez moi pour qu’il ait besoin de ça ? À qui pensait-il en le faisant ? À moins que ce soit lui, ou notre histoire qui ne tournait pas rond… Trop gênée, je n’ai jamais pu lui en parler. Mais j’ai mis des mois à m’en remettre. » Scène banale du quotidien d’un couple.

François, 25 ans, s’en souvient parfaitement, lui aussi. C’était le soir. Il était couché, Céline, son amie, allongée à ses côtés. « Elle a commencé à se tortiller, à faire des drôles de petits bruits… J’ai vite compris qu’elle se caressait, je ne l’avais jamais vue comme ça, et ça m’a vraiment excité. On a fait l’amour, c’était absolument incroyable ! » Scène tout aussi banale du quotidien d’un couple. Banale parce que les études sont formelles : la masturbation est une pratique largement répandue. Selon la dernière enquête de l’Inserm (Enquête sur la sexualité en France, pratiques, genre et santé dirigée par Nathalie Bajos et Michel Bozon - La Découverte, 2008).), 90 % des hommes et 60 % des femmes se sont déjà masturbés. Une proportion en nette progression pour ces dernières.

L'ombre de la faute
La masturbation est une pratique aussi partagée que tue, même à notre époque où la sexualité et son expression se veulent totalement libérées. Bien que certains magazines exhortent leurs lectrices à la pratiquer sans honte et que de récents ouvrages vantent ses bienfaits sur la santé (Petite Histoire de la masturbation de Pierre Humbert et Jérôme Palazzolo - Odile Jacob, 2009), « elle reste le dernier tabou de nos civilisations occidentales, sévèrement réprimé par nos inhibitions individuelles et collectives », résume le psychiatre Philippe Brenot, qui a signé un Éloge de la masturbation (Zulma, “Grain d’orge”, 1997). Pratique stérile, elle est fermement condamnée par l’Église.

Pour les femmes plus encore : « La sexualité féminine a toujours été fortement stigmatisée parce qu’elle effraie les hommes, observe le psychanalyste Bernard-Élie Torgemen, auteur notamment d’Histoire vraies et extraordinaires de l’inconscient (Fayard, 2008). Si en plus elles arrivaient à se donner du plaisir toutes seules, elles deviendraient incontrôlables ! À l’inverse, la masturbation masculine reste valorisée : elle fait partie de ces rituels d’apprentissage grâce auxquels l’adolescent devient un homme. » Hommes ou femmes, croyants ou pas, nous sommes imprégnés de cette morale judéo-chrétienne : celui qui se masturbe a forcément « un problème ».

L’acte est immédiatement associé à des images sordides de pervers se masturbant frénétiquement au coin d’un bois. Le mot lui-même signale la faute, renvoyant à l’idée d’une « main souillée ». Les psychanalystes lui préfèrent celui d’« autoérotisme ». Admises à l’extrême rigueur chez un célibataire, ces caresses viendraient mécaniquement assouvir des besoins somme toute naturels. En couple, elles n’auraient donc pas lieu d’être. « Nous vivons dans le mythe d’une complétude et d’une synchronisation parfaite, ironise Bernard-Élie Torgemen : l’autre devrait combler toutes nos attentes, avoir les mêmes désirs et les mêmes plaisirs que nous, au même moment. Mais c’est impossible ! Le couple, c’est la réunion de deux individualités distinctes. Il faut pouvoir accepter l’autonomie psychique et physique de son partenaire. »

Faire le deuil d’un certain idéal : celui de l’osmose. Valérie, 33 ans, en fait actuellement l’expérience : « Après la naissance de notre fille, ma libido en a pris un coup. Il y a quelque temps, j’ai recommencé à me caresser, chose que je ne faisais plus depuis que je suis en couple. Ça me fait un bien fou, et je me dis que cela va “relancer la machine”… Mais j’en ai affreusement honte : je le fais en cachette de mon compagnon, j’ai l’impression de le trahir. » Cédric, 35 ans, a lui été pris en flagrant délit par son épouse. Souvenir cuisant : « Elle a posé sa main sur la mienne pour tenter de continuer à ma place, c’était insupportable. Je lui ai demandé d’arrêter, et nous n’en avons plus jamais parlé. Je crois qu’elle se sent coupable, comme si elle n’était pas à la hauteur. Pourtant, ça n’a rien à voir avec elle. »

Un érotisme de soi, pour soi
Surprendre son partenaire en train de se masturber reste marquant, bouleversant pour certains. « Les femmes, notamment, se sentent souvent trompées, humiliées, constate la gynécologue Danièle Flaumenbaum. Elles se croient insuffisantes, et c’est très douloureux. Souvent dans une posture maternelle, elles voudraient pouvoir combler tous les besoins de leur partenaire. Les hommes se sentent moins menacés dans leur virilité. » En effet, la masturbation féminine étant essentiellement clitoridienne, elle n’empêche pas le coït. Au contraire, elle peut faire partie des préliminaires. « Lorsqu’un homme a joui après s’être masturbé, c’est terminé, poursuit la gynécologue. À l’inverse, les femmes sont pluri-orgasmiques : les hommes peuvent avoir le sentiment qu’une femme qui se caresse se prépare à les accueillir. »

Mieux encore : « Ils ont rarement l’occasion de voir d’aussi près un sexe féminin, sourit Bernard-Élie Torgemen. Celui-ci reste une grande inconnue, puisqu’il est intérieur. Surprendre sa compagne, c’est percer un mystère : c’est terriblement excitant ! » Ni systématiquement menace, ni forcément préliminaire, la masturbation est avant tout une pratique sexuelle qui existe par elle-même. « L’autoérotisme renvoie à un plaisir différent, souligne Philippe Brenot. C’est une sexualité à côté de la sexualité : les deux ne sont pas en concurrence. » Se caresser, c’est s’offrir un moment à soi, pour soi. « Un vecteur privilégié de réassurance et d’apaisement », estime Bernard-Élie Torgemen. C’est d’ailleurs la fonction première de ces caresses chez le petit enfant. Adultes, elles en recouvrent d’autres : « La masturbation n’existe pas, affirme le psychanalyste. Il y a “des” masturbations, et nous les pratiquons toutes. »

Bernard-Élie Torgemen en distingue deux grands types : celles qui nous calment, nous sommes alors dans le registre de la sensation ; et celles qui nous excitent, nous plaçant dans celui du fantasme. « Toutes peuvent être bénéfiques pour le couple. D’abord parce qu’elles aident chacun à reconnaître son plaisir : c’est fondamental pour une sexualité épanouie ; ensuite parce que c’est un régulateur de tensions, à la fois intérieures et au sein du couple, quand l’un a envie de faire l’amour et l’autre pas. »

Une sexualité adulte se vit à deux

« Dédramatiser. Déculpabiliser. Ne s’obliger à aucune caresse, ne s’en interdire aucune », conseille Philippe Brenot. Jouer… tant que ça reste du domaine du jeu. C’était le cas pour Marie et Jean, 38 ans. « On s’amusait beaucoup avec ça, raconte la jeune femme. Voir l’autre se caresser ou savoir qu’il l’avait fait, cela nous excitait. Mais avec le temps, nous nous sommes éloignés l’un de l’autre. À la fin, on ne faisait plus l’amour. chacun se masturbait de son côté. » « C’est en cela que la masturbation peut devenir problématique, explique Bernard-Élie Torgemen : ça marche à tous les coups, on est tout seul, on a une paix royale ! Sauf que, comme toutes les panacées, elle peut être mal utilisée. » Ou trop utilisée.

À l’exclusion du reste. À l’exclusion de l’autre. « La sexualité idéale reste une sexualité partagée, insiste Danièle Flaumenbaum. Une sexualité adulte se fait à deux. Quand on se masturbe davantage que l’on ne fait l’amour, c’est qu’il y a un problème de communication. Des caresses répétées, plusieurs fois par jour, peuvent être le signe d’une grande anxiété : on est alors dans un besoin de réassurance compulsif. »
À ce stade, nous sommes au-delà de l’inquiétude ou du désir strictement sexuels. Il faut absolument en parler à son compagnon, voire à un thérapeute. Notre besoin de masturbation, à ce moment-là, nous dit autre chose de nous.

Deux siècles d'interdit
Dans l’Antiquité, la masturbation était considérée comme une pratique annexe, voire anodine. Certains médecins lui trouvaient même quelques vertus : elle aurait aidé à la relaxation ou à la fécondation. L’interdit survient au début du XVIIIe siècle, résultant, selon le psychiatre Philippe Brenot, « d’un complot entre médecins et religieux. La science avance, et le rôle du sperme dans la reproduction est mieux compris : la masturbation équivaut alors à un génocide de spermatozoïdes ». La Bible est réinterprétée, et l’acte formellement interdit par l’Église.

Vue comme un fléau social, elle est rendue responsable de mille maux : celui qui s’y adonne deviendra sourd, aveugle, impuissant, épileptique… Au XIXe siècle, la psychiatrie s’en mêle et commet une erreur fondamentale, explique le psychanalyste Bernard-Élie Torgemen : « O bservant que les grands psychotiques se masturbaient très fréquemment, on en a conclu que la masturbation détraquait les sujets. Il a fallu des décennies pour comprendre que, au contraire, c’était une façon, pour eux, de s’apaiser. » Un traitement, et non une maladie : « L’anxiolytique à peu de frais », comme le disait le psychiatre Stanislaw Tomkiewicz dans les années 1960.