Présidentielles 2020 : Des Ivoiriens de la diaspora en France disent non et proposent une « passerelle démocratique »

La plateforme politique, ‘’Union de la Diaspora pour la Côte d’ivoire’’ (UDCI) qui regroupe différents partis politiques ivoiriens, dont le Pdci, le Fpi, et le Cojep en France, s’oppose à la tenue des élections présidentielles aux échéances constitutionnelles prévues en 2020. Ces Ivoiriens de la diaspora en terre française proposent une « passerelle démocratique » pour solder les passifs avant ce scrutin. Ci-dessous, en intégralité, leur déclaration faite lors d’une rencontre avec des journalistes le mardi 12 novembre à Paris.


Déclaration UDCI

Mesdames et Messieurs les journalistes,

je voudrais au nom des représentants de l’UDCI présents à mes côtés, vous remercier d’avoir répondu nombreux à notre invitation. Je vous fais part de ma gratitude pour l’intérêt que vous manifestez envers la situation politique en Côte d’Ivoire et envers notre initiative.

La diaspora ivoirienne est diverse. Elle a toujours joué un rôle d’avant-garde, un rôle de fer de lance dans toutes les crises que nous avons traversées. Elle ne peut rester spectatrice de ce qui se joue en ce moment au pays, parce que c’est notre patrie et que nous l’aimons.

Mesdames et Messieurs,

Le thème de notre conférence de presse est « la passerelle démocratique comme solution avant 2020 ». Nous allons vous en expliquer les objectifs et esquisser aussi les modalités qu’elle pourrait prendre, mais d’abord quelques mots sur le contexte qui justifie cette initiative.

Analyse

La démarche de l’UDCI part d’une analyse : celle de l’extrême fragilité de la paix civile aujourd’hui en Côte d’Ivoire. Nous sommes une fois encore dans l’un

de ces moments graves de notre histoire, confrontés à des vents hostiles qui menacent de déferler sur un pays hautement inflammable avec un régime qui attise les braises. Nous, notre objectif est d’éviter à la Côte d’Ivoire un embrasement.

Nous savons comment cela commence et aussi, hélas, comment cela peut finir. Les Ivoiriens l’ont déjà vécu. En 2010-2011, le pays a connu une crise postélectorale qui a entrainé une guerre civile sans précédent, officiellement 3000 morts, en réalité un vrai carnage qui a endeuillé tant et tant de familles. Car derrière un chiffre que chacun sait au demeurant minoré, c’est de souffrances dont il est question, de filles et fils du pays brutalement disparus laissant leurs proches face à leur infini chagrin. Nous ajoutons à cela l’arrestation et la déportation de Laurent Gbagbo à la Haye, celle de Charles Blé Goudé, l’exil de milliers d’Ivoiriens, les arrestations massives de militants de l’opposition qui

croupissent en prison, sans jugement, et ont été rejoints par beaucoup d’autres depuis.

Nous estimons que si les choses continuent sur la même pente, nous courons un risque équivalent. Nous voyons, jour après jour, les conditions se mettre en place. Si nous ne bougeons pas, cela pourrait se traduire par un nouveau carnage. Nous risquons un suicide collectif.


« Pas d’élection en 2020 si… »

L’élection présidentielle ne peut pas, en l’état actuel de la situation, se tenir, comme si de rien n’était. C’est inacceptable pour l’opposition d’abord. Le pouvoir le dit, il annonce la couleur : « 2020, c’est réglé, 2020 c’est géré ». Certains ont même l’imprudence de donner par anticipation le nombre de suffrages que recueillerait le candidat du régime. Ils reconnaissent eux-mêmes que toutes les conditions du braquage électoral ont été méthodiquement mises en place pour priver le peuple ivoirien de ce grand rendez-vous démocratique que doit être l’élection présidentielle.

Mais en même temps, tout le monde le sait bien : le peuple ivoirien n’est pas dupe. Il n’a pas l’intention de se laisser voler ce moment privilégié de confrontation pacifique des projets pour notre pays. Le niveau de tension est tel au pays, le discrédit de ce régime est tellement fort, le mécontentement face à l’absence de résultats, à l’appauvrissement, l’insécurité, la décrépitude du système éducatif, de notre système de santé, la colère est tellement profonde que, aujourd’hui, tout démontre que le peuple ivoirien n’acceptera pas ce braquage.

Nous le voyons bien d’ailleurs à travers ces mobilisations puissantes, que ce soit

à Treichville, à Yamoussoukro. La réconciliation entre les présidents Bédié et Gbagbo a créé un immense espoir. C’est un élan collectif pour libérer notre pays. Donc, nous ne pouvons pas faire semblant. Nous ne pouvons pas laisser croire aux Ivoiriens et à l’opinion publique internationale, qui serait spectatrice de notre malheur, que l’élection présidentielle peut se tenir en octobre 2020 si certains prérequis ne sont pas remplis en amont. Si nous acceptions par faiblesse, par lâcheté, d’entériner des règles du jeu que nous savons par avance faussées, nous prendrions sciemment le risque d’affrontements, le risque d’une confrontation dramatique. Et ce risque, nous ne voulons pas le prendre. On a eu un avant-goût lors des élections locales. On est désormais vaccinés.

« Passerelle démocratique »

Une passerelle démocratique s’impose comme une solution de sagesse. Une passerelle, pourquoi faire ? L’image est évocatrice. La passerelle, c’est ce qui permet d’aller d’un point à un autre en toute sécurité, en toute sérénité. La passerelle, c’est une assurance de paix. La passerelle, parce que toute une série de préalables doivent être remplis pour assurer une vraie élection. Une vraie élection, c’est-à-dire une élection démocratique, pluraliste, inclusive, apaisée en toute transparence. La Côte d’Ivoire n’est pas condamnée à une dictature qui ne dit pas son nom. Il n’y a pas de fatalité, de malédiction cachée qui pèserait sur notre pays. Il n’y a pas de déterminisme à revivre toujours le même scenario. Simplement, il y a des conditions pour que les choses se passent loyalement. La passerelle démocratique nous donnera le temps du dialogue politique afin d’obtenir un consensus sur les différents points suivants :

Première condition : la réconciliation nationale.

C’est la base de tout. C’était un élément essentiel du cahier des charges du président Ouattara. C’est un échec absolu. Le RHDP a réussi à fédérer tout le monde contre lui. La réconciliation implique :

▪ Le retour du président Gbagbo et de Charles Blé Goudé, acquittés par la CPI et contre lesquels un pouvoir aux abois s’acharne. Leur place se trouve au pays.

▪ La libération de tous les prisonniers politiques et militaires , qui se comptent par milliers....

▪ Le retour et l’insertion de tous les exilés

▪ La libre circulation des personnes et des biens.

Ce point sera développé par Monsieur Nassa Hilaire représentant Monsieur Diaby Youssouf du COJEP, superviseur de l’UDCI.

Deuxième condition : le consensus électoral.

Ce consensus passe par une commission électorale réellement indépendante. Aujourd’hui, sa composition en fait un organe aux ordres. L’opposition ne la reconnait pas et la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples a naturellement estimé que notre recours était recevable.

Dans le même esprit, l’indépendance du Conseil Constitutionnel doit être garantie.

La liste électorale constitue un enjeu majeur alors même que l’enrôlement est un échec (20% d’inscrits contre 60% chez notre voisin ghanéen), ce qui démontre de façon évidente que lorsque l’on vit dans une vraie démocratie, on a cœur à participer à la vie civique.

Le code électoral doit bien évidemment être révisé.

Un nouveau découpage des circonscriptions doit être adopté avant l’organisation des élections présidentielles, législatives et locales.

Ce point sera développé par Monsieur Claude Koudou du FPI, superviseur de

l’UDCI.

Troisième et dernière condition : l’avènement d’un nouveau contrat social.

Nous devrons nous mettre d’accord sur :

▪ Le fonctionnement des institutions dans un Etat de droit

▪ La question du foncier, spécialement du foncier rural

▪ L’état civil et la question de la nationalité

▪ La gestion de l’immigration

▪ Le désarmement et la collecte des armes, conditions de la sécurité

Ce point sera développé par Monsieur Roger Tagnon, du MSD, représentant la

société civile, porte-parole de l’UDCI.

C’est tous ses sujets que la passerelle devra régler. Alors, comment peut-elle concrètement fonctionner ?

Le principe du dialogue politique est simple : il s’agit de se donner le temps, de se mettre autour de la table, tous ensemble pour se parler, bâtir les fondements de la réconciliation, installer le socle démocratique accepté par tous, qui nous permettra ensuite d’aller aux élections dans des conditions normales d’un état

de droit. Quand je dis tous ensemble, je dis bien toutes les forces politiques et les forces de la société civile de notre pays désireuses d’y participer, sans exclusive, RHDP compris.

L’enjeu est simple : se donner les moyens d’éviter le braquage et de libérer pacifiquement la Côte d’Ivoire ! La libérer de ces dérives affairistes, que

personnifie le régime en place, de l’instrumentalisation de la justice, de cet appauvrissement de la population, du surendettement, du désespoir en réalité.

Alors, évidemment, il ne faudrait pas qu’aujourd’hui, des agendas personnels, des intérêts individuels, d’ailleurs voués à l’échec, contrecarrent cet espoir et cet élan.

Nous à l’UDCI, nous ne pourrons pas l’admettre. Nous ne le cautionnerons pas.

Nous proposons aux responsables des différentes plateformes de prolonger leur démarche de réconciliation en s’engageant clairement en faveur de cette

passerelle démocratique.

Monsieur Henri Niava, président de l’USD, membre de la plateforme CDRP présidée par le président Bédié, viendra témoigner en complément sur le fonctionnement des plateformes et la situation de l’état de droit au pays.

Mesdames et Messieurs les journalistes,

Vous connaissez cette formule que l’on prête à Churchill : un peuple qui oublie son passé est condamné à le revivre. Il y a certains passés que nous ne voulons pas revivre, que je ne veux pas revivre. Je vous remercie pour votre écoute attentive. Je passe maintenant la parole aux autres intervenants qui vont revenir sur ces différents points.

Source : Une correspondance particulière de A.W