Portrait - Mariam Dao Gabala : Prêter plutôt que donner


Mariam présente un visage jovial et un très beau turban en tissu orange, qui laisse apparaître ses cheveux soigneusement coiffés.
 
Malgré la température qu'elle juge froide de l'été passé en Occident pour promouvoir les activités d'Oikocredit en Afrique de l'Ouest, elle ne montre aucun signe de fatigue. Sa bonne humeur est constante. Et son discours très déconcertant. Oui, elle parle bien à longueur de journées de taux d'intérêts, de dividendes, de capitaux à investir, mais tout cela dans le cadre de l'économie informelle des très pauvres en Afrique. Elle prône aussi le développement social et l'éducation. 
 
Ivoirienne atypique

Mariam Dao Gabala travaille depuis vingt ans pour l'ONG Oikocredit fondée par le Conseil oecuménique des Églises en vue de favoriser le microcrédit dans les pays du Sud. Elle est aujourd'hui responsable des activités en Côte d'Ivoire, où elle vit, mais également au Ghana, au Bénin, au Togo, au Mali, au Burkina Faso, au Sénégal et en Gambie. Les encours d'Oikocredit dans ces pays atteignent 35 millions d'euros, dont 75 % consacrés à la microfinance et le reste à l'agriculture.
Mariam est une Ivoirienne atypique. 
 
Elle est née en 1960 d'un père chrétien – et polygame – et d'une mère musulmane. Elle-même catholique, elle s'est mariée à la mosquée avec un musulman, et leurs cinq enfants ont épousé la foi du Prophète. Après vingt-cinq ans de mariage, Mariam et son époux ont fait bénir leur union par l'Église catholique le 5 janvier dernier. « Mon mari est venu à l'église malgré l'interdiction de ses imams », raconte-elle, visiblement émue. 
 
Mariam a grandi dans une fratrie de 22 enfants, dont elle est l'aînée. À l'adolescence, c'est elle qui doit faire les repas, les courses, le ménage... « Cela m'a formé le caractère et appris l'esprit de service. » Après le baccalauréat, elle pense s'orienter vers des études de médecine, mais son père lui propose de tenter le concours de la prestigieuse École supérieure de commerce d'Abidjan. Comme elle le réussit, elle entame une carrière dans la finance, sans vraiment l'avoir choisie. 
 
Elle se perfectionne à HEC à Paris et Montréal par la suite. Elle commence sa vie professionnelle comme directrice des finances d'une institution de formation des cadres africains, « pour rester dans l'humain ». « Quand j'ai fini mes études, je ne pouvais pas faire de la finance comme tout le monde. Il fallait que mon travail ait un sens. J'avais des ouvertures de postes dans des grandes banques, mais je voulais faire de la finance au service du développement. » 
 
Après son premier poste, elle devient consultante pour le Bureau international du travail, la Banque africaine de développement, l'Organisation internationale du travail et la Banque mondiale. « Mais j'avais toujours un goût d'inachevé. Un jour, mon mari a vu une annonce d'Oikocredit, et il a envoyé mon curriculum vitæ. » Mariam est convoquée à un entretien d'embauche auquel elle ne croit pas du tout. « Je pensais que tout était joué d'avance et que l'ONG ne faisait passer ces entretiens que pour avoir bonne conscience. Comme je n'étais pas disponible le jour en question, je leur ai demandé d'attendre 24 heures. »Non seulement Oikocredit a attendu, mais ils ont embauché la jeune Ivoirienne. 
 
Un crédit qui responsabilise
 
« La force motrice de nos États, ce sont les pauvres. On estime que 46 % de la population africaine vit en dessous du seuil de pauvreté, avec moins de un euro par jour. Mais ce sont des gens qui travaillent ! Seulement, ils n'ont pas les moyens de valoriser leur travail. Je dis souvent que les femmes africaines cultivent la terre avec des méthodes du XVe V siècle ! » Alors Oikocredit prend le risque de leur prêter de l'argent, pour qu'elles achètent des tracteurs, par exemple. 
 
Pourquoi des prêts plutôt que des dons ? Mariam Dao Gabala est catégorique : « Quand une personne est dans la survie, comme 13 % de la population africaine, la charité se justifie car le don lui permet de se remettre sur pied. Mais dès qu'elle est en mesure de travailler, le don l'avilit. Il faut qu'elle ait accès au crédit car ce dernier lui donne les moyens de produire. Ainsi, vous en faites un acteur et non pas un bénéficiaire passif. » Ses yeux s'enflamment un peu : « Le crédit responsabilise énormément. Vous ne pouvez pas imaginer le degré de satisfaction de nos partenaires quand ils viennent rembour- r ser. Ils sont fiers, car ils sont devenus des citoyens. » 
 
« Une croissance réelle et non fictive »
 
Lors de ses conférences publiques, pour expliquer l'action d'Oikocredit auprès des pauvres, et surtout son succès, Mariam Dao Gabala prend un exemple concret. La coopérative Kuapa Kokoo au Ghana regroupe aujourd'hui 62 000 producteurs de cacao. Oikocredit les a financés à hauteur de 6 millions de cédis (2,5 millions d'euros). Mais un simple prêt ne suffisait pas. Il fallait assurer à ces cultivateurs un débouché pour leur production. Oikocredit a donc également financé la création de deux entreprises de commerce équitable en Angleterre et aux États-Unis, Divine Chocolate, avec des prêts de 2 millions d'euros. L'ensemble de la filière est aujourd'hui stable et pérenne. Sur la base de cet exemple, Mariam Dao Gabala explique le succès de la finance solidaire. « Il existe 120 millions de pauvres en Afrique de l'Ouest : nous avons réussi à récolter 640 milliards de francs CFA d'épargne (un milliard d'euros) pour 600 milliards de crédits accordés. C'est là que se trouve le développement durable. Cela crée des citoyens à part entière, et pas entièrement à part. » 
 
De plus, « la crise financière de 2008 ne nous a pas touchés. Quand on investit en Afrique, on investit dans l'économie réelle. La finance solidaire est stable car elle n'est pas spéculative. La croissance produite est réelle et non fictive ». 
M. L.-B.
 

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