Un an de censure des réseaux sociaux au Tchad

Depuis un an, les Tchadiens n'ont plus accès normalement à leurs réseaux sociaux. Dans un pays où le taux de pénétration d'internet est parmi les plus faibles du continent, la mesure amoche encore la liberté d'expression.


Le 28 mars 2018, des associations de défense des libertés numériques reçoivent d'inquiétants témoignages en provenance du Tchad. « Ils ont recommencé. » En début d'année déjà, et en 2016 avant, l'accès à certains sites et aux principaux réseaux sociaux avait été coupé, avant que la connexion ne finisse par revenir. C'est à nouveau le cas. Dans les semaines qui suivent, la société civile, puis l'opposition montent au créneau. Mais la censure s'éternise. Elle perdure jusqu'à aujourd'hui.

Depuis un an donc, jour pour jour, les Tchadiens sont privés d'un accès normal à Facebook, Twitter mais aussi aux messageries WhatsApp et Viber. Dans un pays où l'internet est cher, lent et où seuls 7 % de la population y a accès, selon les chiffres même du régulateur des télécoms, l'addition est salée.

« Cette censure est d’autant plus insupportable que les gens ne savent pourquoi ils n’ont plus la possibilité d’utiliser normalement les réseaux sociaux », indique Julie Owono, directrice exécutive d'Internet sans frontières, une ONG très impliquée dans ce dossier.

Il aura déjà fallu aller devant la justice pour avoir la preuve que ces blocages sont le fruit d'une volonté gouvernementale. « On a introduit des actions au civil [contre les principaux opérateurs Airtel et Tigo, ndlr], poursuit Julie Owono, et au cours des débats, le représentant de l'Arcep, l’autorité de régulation des télécommunications, qui a été convoqué, est venu en apportant l’ordre qui avait été transmis par le ministère de l’Intérieur aux opérateurs téléphoniques. »

La situation sécuritaire au Tchad est alors évasivement évoquée. Ce fut encore le cas ce mercredi, lors d'une rencontre entre le ministre de la Communication Oumar Yaya et des journalistes. Sans beaucoup plus de précision.

Très chers VPN

Alors bien sûr, vous croiserez des Tchadiens connectés. Les 400 000 internautes adeptes de ces réseaux ont trouvé des moyens de contourner les blocages. Mais ces tours de passe-passe commencent à coûter cher.

Il y a d'abord le traditionnel recours aux VPN, ces réseaux privés virtuels qui simulent une connexion à l'extérieur du pays. Problème, ces applications consomment aussi de la bande passante. « On utilise soit des versions gratuites soit des versions payantes, explique le blogueur Annadjib Ramadane. Les versions gratuites, déjà, ralentissent la vitesse de connexion, et de façon générale, les VPN utilisent une partie du forfait internet, qui se termine donc plus vite. »

« On essaye de sensibiliser les fabricants de VPN car ceux qui les créent ne sont pas dans les conditions de pays comme le Tchad, explique la directrice exécutive d'Internet sans frontières. Ce n’est pas comme en France, où vous pouvez avoir 30, 50 Go de données. Dans un pays comme le Tchad, ou 1 Go coûte trois euros la semaine, le fait qu’il y ait des données d’arrière-plan qui sont consommées par les VPN, ça change beaucoup de choses pour ceux qui les utilisent. »

Fréquence Cameroun

Pour les Tchadiens résidant près de la frontière camerounaise, la tentation est grande également d'aller se servir de l'autre côté. « Il y a certains quartiers de Ndjamena qui sont près du fleuve Chari, ça veut dire que leurs habitants peuvent capter le réseau des villes camerounaises voisines. Dans la capitale, vous pouvez ainsi trouver des vendeurs de cartes SIM camerounaises Nexttel, Orange ou MTN », assure Annadjib Ramadane.

Des pratiques encouragées par une connexion plus fluide et des tarifs surtout plus bas. Mais des pratiques qui ne plaisent pas beaucoup aux autorités tchadiennes, qui auraient même envisagé, selon Internet sans frontières, d'installer des brouilleurs pour empêcher que les ondes des réseaux camerounais ne traversent la frontière.

Un an d'actions... et de silence

Dès les premières perturbations relevées l'année dernière, l'alerte avait été donnée. Dans un pays qui a connu sept mois d'une coupure similaire en 2016, après la présidentielle, la moindre baisse de débit fait tiquer.

Dans les mois qui suivirent, les ONG de défense des libertés numériques ont relayé le désarroi des internautes tchadiens au travers de campagnes sur internet et jusque dans l'enceinte onusienne du Conseil des droits de l'homme de Genève (lire ici le rapport). L'action en justice contre les principaux opérateurs nationaux, évoquée précédemment, fait pour le moment chou blanc. La cour d'appel de Ndjamena vient de rejeter une nouvelle fois ce jeudi la plainte déposée par un collectif d'avocats estimant que le dossier n'était pas assez solide.

« Ce que les juges tchadiens sont en train de dire aux citoyens, c’est que vous aurez beau vous faire avoir par les opérateurs téléphoniques et par l’Etat, vous n’aurez pas une instance judiciaire qui sera là pour faire valoir vos droits », s'inquiète Julie Owono. Mais la directrice d'Internet sans frontières reste optimiste, car elle sent un frémissement à l'échelon international, que confirme la récente prise de position du rapporteur spécial de l'Union africaine pour les droits de l'homme, enjoignant les autorités tchadiennes à lever les blocages.

« Il y a un an, les organisations de la société civile se sentaient un peu seules. Maintenant, il y a une prise de conscience des instances internationales. Mais les réactions des partenaires étatiques du Tchad - des Etats-Unis et de la France par exemple - sont pour l’instant inexistantes... »