Performances économiques de la Côte d’Ivoire / Koné Katinan contredit le pouvoir : "Le pays risque de souffrir"

  • 02/03/2019
  • Source : Linfodrome
Le ministre délégué au budget du gouvernement post-électoral (2010-2011) de Laurent Gbagbo, Koné Katinan Justin, ne partage pas le triomphalisme du pouvoir ivoirien, relativement à ses performances économiques. Dans cette contribution, intitulée "Performances économiques de la Côte d’Ivoire : osons le débat", reçue jeudi 28 février 2019, le porte-parole de Laurent Gbagbo, Vice-président du "Parti de Gbagbo" chargé de l’Economie et de la finance internationale, 1er Vice-président d'Ensemble pour la démocratie et la souveraineté (Eds) chargé de la planification et de la politique générale, en fait la démonstration.

Il ne se passe de jour sans que le gouvernement ivoirien ne relève, avec un certain triomphalisme, ses performances économiques. Le vendredi 15 février, sur le perron de l’Elysée, le chef de l’Etat, lui-même, a célébré les performances de sa gouvernance économique ; comme toujours depuis 2012. Son Vice-président et son Premier ministre ne se lassent pas d’affirmer que l’économie ivoirienne se classe parmi les meilleures du monde. Le dernier rapport de la Banque mondiale (Bm) salue la croissance économique ivoirienne, tout en apportant des données qui appellent à une grande prudence.

Paradoxalement, le front social est en effervescence, traduisant ainsi un profond malaise social (...). Personne, dans la société globale, ne perçoit les retombées des performances vantées ici et là. Les flux migratoires ouest-africains en direction de l’Europe comptent une très forte proportion d’Ivoiriens depuis 2012 ; ils témoignent de ce malaise social. Des observateurs étrangers doutent de l’efficacité de la gouvernance économique du gouvernement ivoirien ; et les critiques émises par les diplomates de l’Ue, il y a moins d’un an, ne sont pas passées inaperçues, même si le chef de l’Etat refuse de leur faire crédit de pertinence au profit de la Banque mondiale et du Fmi. Pourtant, l’exercice budgétaire 2017 s’est clos difficilement avec des retentions de trésoreries qui ont occasionné parfois des retards de paiement de salaires dans des services et institutions de l’État.

Il y a manifestement une contradiction entre les performances économiques annoncées et la réalité économique et sociale. Cette contradiction à elle seule suffit pour ouvrir un débat sur les performances économiques ivoiriennes. Osons donc le débat, dans l’intérêt de la nation, afin de distinguer entre le mythe et la réalité. L’absence de ce genre de débat nous a conduit, dans le passé, dans l’impasse et les conséquences lointaines d’un mythe savamment entretenu ont été dramatiques pour le pays.

Pour ma part, j’affirme que :

le gouvernement ivoirien tire les avantages d’une bonne fortune qu’il n’a pas créée (I) ; pire, il tire profit de la plus mauvaise des manières (II) ; toute chose qui compromet gravement l’avenir du pays (III)

I/ Une économie de fortune

Pour juger l’économie d’une nation, les experts ont recours à certains outils universellement admis, bien que fortement critiquables quant à leur efficacité. L’on a souvent recours à des notions économiques classiques comme le Pib ou son élargissement au Pnb, le Revenu national, la Dépense nationale. Ces agrégats qui sont des ratios, fonctionnent comme le tableau de bord d’un véhicule qui permet au conducteur (les gouvernements) de faire des comparaisons et de prendre des décisions à moyen et long terme. L’expression est lâchée : le long terme. Des notions comme « le développement durable » sont venues donner plus d’importance à la notion de long terme. Il s’en suit qu’une économie performante est celle dont les résultats et les choix permettent de se projeter dans le futur.

Cette recherche des résultats sur le long terme rend la science économique incompatible avec tout ce qui relève du hasard. Certes certains aléas peuvent corrompre une prévision même la plus prudente possible ; mais le succès des économies dites développées réside dans le fait qu’elles ont su se détacher de ces aléas au point d’en réduire plus ou moins fortement l’influence. Par exemple, la pluviométrie n’est plus un facteur déterminant dans ces économies alors qu’elle reste encore très influente dans les économies faibles. C’est pourquoi, ces dernières sont qualifiées d’économie de fortune à la différence des économies solides qui elles, créent la fortune. Les performances actuelles de l’économie ivoirienne relèvent plus d’une bonne fortune, entendu ici au sens d’un concours de circonstances qui ne relève pas de l’action directe et actuelle du gouvernement. Il s’agit de la crise politico-militaire de 1999 à 2011 et surtout du Ppte.

I-1. La croissance trompeuse des années d’après-guerre

Dans nos deux derniers ouvrages, notamment dans, « Economie et développement en Afrique : la contradiction principale », nous avons exposé sur le phénomène des croissances trompeuses des années qui suivent une grave crise ou une guerre. Depuis le coup d’Etat de 1999, l’économie ivoirienne est entrée dans une période de forte contraction. En effet, pour des économies qui ne tiennent que par des investissements directs étrangers, la moindre crise politique, qui traduit une certaine instabilité, équivaut à une restriction automatique de la croissance. Les efforts entrepris par le gouvernement issu des élections de 2000 ont été stoppés net par le coup d’Etat de 2002 et la longue crise politico-militaire de 2002 à 2011. Faut-il rappeler qu’en 2002, la Côte d’Ivoire avait renoué avec la croissance économique et que les perspectives s’annonçaient très prometteuses en 2003. Autant dire que ceux qui ont fait le coup de 2002 ont agi en connaissance de cause. Donc, de 1999 à 2011, plus de 12 ans de crises à la fois militaires et politiques (...), l’économie ivoirienne a connu une période de destruction. La reconstruction de ce qui a été détruit crée mécaniquement une croissance. Cette croissance est trompeuse car elle demeure toujours relativement en deçà des attentes des populations qui se sont accrues entre-temps. Par exemple, pendant les opérations militaires à Abidjan, en 2011, des cités universitaires ont été détruites. Leur reconstruction ou réhabilitation ont participé à l’évaluation du Pib de l’année de leur reconstruction. Pendant ce temps, la population estudiantine s’est accrue de sorte que l’infrastructure réhabilitée ne correspond plus aux besoins réels de cette population. Même le dernier rapport de la Banque mondiale, pourtant très flatteur pour le gouvernement ivoirien, insiste sur l’insuffisance de cette croissance annihilée par les besoins accrus de la population en expansion. Selon ce rapport, malgré l’enrichissement du pays, la pauvreté ne s’est que faiblement réduite entre 2011 et 2015, le taux de pauvreté passant de 51% en 2011 à 46% en 2015: le nombre de pauvres est resté le même de 2011 à 2018, soit environ 10 millions 400 mille personnes. C’est pourquoi, une croissance, même légère, qui s’étend de façon régulière sur plusieurs années, est nettement meilleure qu’une croissance mécaniquement créée par des contingences exceptionnelles. Il n’y aucune gloire particulière à tirer d’une telle croissance sauf à nourrir la propagande politique.

Il en va autant des avantages économiques tirés du Ppte.

I-2. L’instrumentalisation abusive des acquis du Ppte

L’annulation de la dette des Pays en voie de développement (Pvd), ancienne appellation des pays émergents d’aujourd’hui, est le fruit d’une longue lutte politique engagée depuis 1976, notamment au sommet des non-Alignés de Colombo. Ce processus s’est accéléré vers la fin des années 80 et le début des années 90, quand le système monétaire et financier a été secoué par les crises de la dette du Brésil, du Mexique et de l’Argentine. La Côte d’Ivoire a failli être forclose n’eût été le courage politique du président Laurent Gbagbo qui, en 2009 à la veille d’une élection présidentielle cruciale pour lui, a décidé de soumettre le pays sous les conditions draconiennes d’un programme de désendettement. Il convient de rappeler que le programme Ppte, entamé en 1996, prenait fin en 2010. Si le gouvernement ivoirien ne s’y était pas engagé avant cette date, la Côte d’Ivoire aurait été frappée de forclusion. Or, en Afrique, la Côte d’Ivoire faisait partie des pays essentiels visés par ce programme. Elle était bien partie pour achever ce programme en 2000. Le coup d’Etat de 1999 a retardé l’échéance. Après sa victoire en 2000, le gouvernement du Fpi a repris le programme qui devrait être bouclé en 2003. Le coup d’Etat de 2002 et la longue crise militaire qui a suivi ont retardé l’échéance. Si le président Laurent Gbagbo n’avait pas osé en 2009, la Côte d’Ivoire aurait perdu le bénéfice de ce programme. En définitive, alors que la Côte d’Ivoire était la première visée en Afrique par ce programme, elle en sera la dernière, longtemps après des pays comme le Ghana qui a clos son programme avec le point d’achèvement en 2004. Grâce à ce programme, commencé en 2009 et conclu le 30 juin 2012, la Côte d’Ivoire a gagné sur au moins deux points importants :

Primo, en ramenant le stock de la dette au 30 juin 2012 à 30% de son Pib, la Côte d’Ivoire améliorait sa capacité de financement extérieur. Et le gouvernement Ivoirien va en abuser comme nous le verrons plus tard...