Au Burkina Faso,

Tout comme le Mali voisin, le Burkina Faso fait face depuis quatre ans à la montée en puissance du terrorisme. Ces derniers mois, les attaques se sont multipliées contre des villages. Mais de plus en plus, elles prennent pour cible l’armée.


Lundi 19 août, une "attaque d’envergure" de groupes armés terroristes contre le détachement militaire du département de Koutougou, dans la province du Soum, au nord du Burkina Faso, a fait 24 morts dans les rangs de l’armée. C’est l’attaque la plus meurtrière jamais subie par l’armée burkinabè.

Jusque-là, la plus grave attaque jihadiste perpétrée contre les militaires avait fait 12 morts à Nassoumbou, dans la même province du Soum, en décembre 2016. L'armée burkinabè avait aussi subi un revers sans précédent en mars 2018, quand une attaque jihadiste avait dévasté son état-major général, en plein centre de la capitale Ouagadougou, faisant huit morts.

Mêlée à des conflits interethniques, la menace terroriste s’est aussi répandue dans l’est du pays, région forestière dont les populations ont été abandonnées par l’État central. Dans une interview croisée, André Bourgeot, directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste du Sahel, et Lori-Anne Théroux-Bénoni, directrice de l’Insitut d’études de sécurité à Dakar au Sénégal, analysent la situation sécuritaire au Burkina Faso et les ressorts du terrorisme dans le pays.

France 24 : Au nord du Burkina Faso, les attaques ont visé le plus souvent des villages. Pourquoi les groupes terroristes s’en prennent-ils aussi aux militaires ?

André Bourgeot : Ce n’est pas du tout un hasard, c’est un choix. L’armée symbolise l’autorité de l’État. Et ce n’est pas nouveau que les groupes jihadistes s’en prennent aux représentants de l’ordre. Ce qui est intéressant ici, c’est que le nord du Burkina Faso est frontalier aussi avec le Mali et le Niger. Et c’est justement ces trois frontières qui font l’objet d'une priorité d’intervention de la force du G5 Sahel. Ce sont donc des attaques frontales contre l’organe régional mis en place pour lutter contre le terrorisme au Sahel.

Lori-Anne Théroux-Bénoni : Les attaques contre les cibles militaires au Burkina Faso comme ailleurs dans le Sahel visent d’une part à montrer leur puissance de feu, mais c’est aussi une façon de se ravitailler en armes et en minutions. Ce type d’attaque intervient parfois en prélude à des attaques plus larges. Cela permet aux groupes de se renforcer en termes d’équipement et ensuite de pouvoir mener des opérations de plus grande envergure.

Les attaques dans le nord du Burkina Faso sont attribuées à une dizaine de groupes terroristes locaux. À qui sont-ils affiliés ?

A. B. : Il y a des groupes armés qui se réclament de la mouvance de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS). Et ceux qui se réclament du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) dirigé par le Malien touareg Iyad Ag Ghali. Il y a aussi des groupes armés à caractère national. Ces trois mouvances peuvent intervenir quand elles le veulent. Ce qui me paraît important à souligner, c’est que tous ces groupes ont des autonomies extrêmement importantes. Ils peuvent intervenir sans se référer à une autorité supérieure. Ils interviennent par petits groupes très mobiles et flexibles.

L.-A. T.-B. : Il y a effectivement la présence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) et aussi de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) dont la zone d’activités semble être plutôt l’ouest du Niger et une partie de l’est du Burkina Faso. Mais dans la région du Sahel, on parle davantage de la présence d’Ansarul Islam. Mais tout dépend de la façon dont on voit le positionnement de ce dernier groupe. Certains le voient comme un groupe qui parfois agira avec le GSIM ou avec l’État Islamique en fonction de ses intérêts.

Les attaques les plus meurtrières se sont passées dans la province du Soum. Pourquoi cette région frontralière avec le Mali est-il un terrreau du terrorisme ?

L.-A. T.-B. : Il y a eu cette espèce de contagion du conflit malien. Mais il y a aussi des ressorts locaux sur lesquels le groupe Ansarul Islam a capitalisé pour pouvoir recruter et mener des attaques. Et ces ressorts locaux, ce sont des frustations en tout genre des communautés. Des frustrations liées à une volonté de remettre à plat l’ordre social et réligieux. Le mouvement a pu grandir en recrutant, il est vrai, parmi les Peuls, mais dans le groupe Ansarul Islam, il y a aussi des Mossis et des gens de différents groupes ethniques.

En plus des attaques terroristes, il y a aussi des conflits intercommunautaires. Est-ce que l’autorité de l’État burkinabè risque d’être mise à mal ?

L.-A. T.-B. : C’est déjà le cas. Si vous regardez le déplacement de la menace vers la région de l’Est, cela s’est accompagné d’attaques ciblées contre les représentations étatiques, contre les symboles de l’État. Il y a eu une claire volonté de la part des groupes de faire en sorte que la présence de l’État soit mise à mal. C’est clairement une stratégie de faire en sorte que l’État soit décrédibilisé dans les zones où ils souhaitent s’implanter.

Comment expliquer l’impuissance de l’armée burkinabè ?

A. B. : L’armée burkinabè n’a pas une réputation d’armée forte. C’est la même chose au Mali. D’une manière générale, les armées des cinq pays du Sahel (sans le Tchad) brillent par leur faiblesse. Elles n’ont pas été particulièrement formées à ce type de conflit. Mais ce n’est pas simplement une faiblesse du côté des armées nationales africaines. Puisque la puissance militaire française incarnée par la force Barkhane est confrontée au même type de problème.

L.-A. T.-B. : Toutes les armées sont impuissantes. Devant une menace asymétrique, les armées du monde entier sont confrontées à des défis réels de la prise en compte de la menace. Je ne crois pas qu’il faille chercher à qualifier l’armée burkinabè de plus faible que les autres. Mais au-delà du problème sécuritaire, nous sommes devant un problème de gouvernance. Les groupes jihadistes s’installent là où l’État est absent ou contesté. C’est un problème lié aux types de services de base que les États sont en mesure de fournir à des citoyens qui sont dans des zones excentrées. Et c’est en capitalisant sur ces problématiques que les groupes jihadistes arrivent à recruter, à s’implanter et à étendre leur périmètre. Il ne faut pas que la réponse ne soit que militaire.